La Mort et Moi…
25 mars 2015, 01:04
Extrait, écrit en 2002,
La Mort et Moi…
Lorsque
j’ai eu mon accident domestique à l’âge de deux ans, j’ai survécu
malgré l’importance et l’étendue des brûlures. C’est un miracle que mes
petits poumons n’aient pas eu de séquelles. La Mort n’a pas voulu de
moi. Dieu n’a pas voulu de moi…
J’avais sept
ans et je jouais dans le parc qui était au pied de notre immense
immeuble. Il y avait là, des balançoires, un grand toboggan à doubles
vagues, des poutres en bois, des bacs à sable…Du gazon pour se rouler
dedans et quelques arbres pour grimper dessus. Nous avions l’habitude
de descendre y jouer avec les copines pendant que nos mamans restaient à
papoter, faire du tricot ou de la couture, assises sur un des nombreux
bancs qui entouraient le jardin.
Ce
jour là, il faisait très chaud, c’était la fin du printemps. Ma maman
n’était pas descendue. On avait grimpé dans les arbres, puis on était
resté assises sur l’herbe et l’on avait mangé des fleurs de trèfle avec
mes copines. On détachait les petits pétales roses, un par un, et on
suçait le suc. C’était bon, c’était sucré. Nous avions ensuite joué à
cache-cache et alors que je courais, j’avais de plus en plus chaud et
une de mes copines a hurlé en me regardant. Je me demandai ce qu’elle
pouvait bien avoir et les autres filles ont fait de même, reculant
alors que j’avançais vers elles.
« Ta figure… » dit l’une d’entre elles.
J’ai
arrêté de courir et ma peau me démangeait. Je sentais mon visage comme
figé et légèrement douloureux. J’étais un peu essoufflée mais je
pensais que j’avais trop couru, mais je n’arrivais pas à retrouver un
souffle normal. J’ai traversé le jardin en pleurant car je ne comprenais
pas ce qui m’arrivait, j’ai suivi le long trottoir et suis entrée dans
l’immeuble par les grosses portes tambours. J’ai pris l’ascenseur toute
seule et je n’ai rencontré personne en chemin. Arrivé en haut, je frappe
à la porte car Maman fermait toujours à clefs et je respirais de plus
en plus mal comme si mon nez était complètement bouché. Il coulait un
liquide brunâtre de mes narines et j’avais un drôle de goût dans la
bouche, j’avais la sensation d’avoir les lèvres et la langue sèches et
mes mains étaient pleines de cloques jaunâtres, mes bras aussi, mes
jambes aussi. Mon ventre me faisait mal et j’avais envie de vomir. Le
temps que Maman arrive à la porte, je m’étouffais et lorsqu’elle a
ouvert, elle m’a regardé en hurlant « Mon dieu ! Qu’est-ce que tu as ? »
J’ai
couru jusqu’au miroir, j’ai vu mon reflet monstrueux, mes yeux étaient
tellement gonflés que les paupières étaient pratiquement closes, mes
oreilles ressemblaient à des saucisses, rouges et épaisses, mes lèvres
touchaient mon nez et mon nez semblait étiré jusqu’au milieu des joues.
Ce ne pouvait pas être moi dans la glace. J’ai hurlé… Tout est devenu
bleu et ouaté, enveloppant et lumineux, les sons se sont fait de plus en
plus sourds et je me suis évanouie…
Lorsque
j’ai repris connaissance, j’étais en chemise de nuit dans mon lit et le
docteur était là, il m’a fait une piqûre. Je me souviens qu’il a dit
pour me faire rire « Salut, crapaud ! »
Je
continuais à me gratter et à pleurer car j’avais très mal et je disais à
Maman que je voulais mourir pour ne plus avoir mal au ventre. Et je
suis redevenue normale au bout de trois ou quatre
heures. Aucune marque visible sur la peau, le visage à peine bouffi.
Je
souffrais d’œdème de Quincke, une manifestation allergique se
caractérisant par une urticaire géante. Il faudrait maintenant en
trouver les causes. Les crises se sont répétées régulièrement, lorsque
je revenais de la salle de gymnastique, lorsqu’il faisait trop chaud ou
lorsque je mangeais certains aliments.
J’ai
eu tellement de crises que je « sentais » quand une nouvelle
arrivait. J’avais chaud derrière les oreilles et mon cou me démangeait,
cinq minutes après j’étais défigurée. Le fait de prendre immédiatement
le remède n’arrêtait pas la crise et celle-ci se développait à chaque
fois avec plus ou moins d’intensité. J’avais la sensation à chaque fois
que j’allais mourir et que le médicament ne serait pas efficace, et puis
au moment où je ne pouvais presque plus respirer, un soupçon de
souffle revenait, calmant mes tremblements. J’étais petite et
maigrelette et je sortais de ma crise encore plus forte, d’avoir senti
la Mort une seconde à mes côtés. Et je l’avais vaincue, elle était
partie, je lui avais fait peur…
J’avais
souvent des crises le dimanche, le samedi ou le jeudi (à l’époque,
c’était le repos hebdomadaire), et donc mes crises m’ont éloignée de mes
copines. La vie est bien faite, je n’ai jamais loupé une journée
d’école.
J’ai subi des tests d’allergie à l’hôpital
et je me souviens des quarante piqûres sous cutanées. Au début, je
trouvais ça assez marrant, l’infirmière me piquait et me mettait un bout
de sparadrap à côté avec le nom de la bestiole, de la plante ou du
médicament, marqués dessus. Mes petits bras comportaient deux rangées de
piqûres, que j’avais supporté sans verser une seule larme en regardant
avec attention les petites aiguilles se glisser sous ma peau. Je me
rappelle la fascination que j’avais à ce moment là de penser que je ne
montrerai à personne que je pouvais être une petite fille sensible. Je
ne disais rien et de temps en temps, mon petit biceps se contractait
nerveusement, involontairement. Mon biceps avait mal, mais pas moi. Je
me contrôlais et ne loupais pas une seule seconde des gestes de
l’infirmière qui prenait méthodiquement chaque produit. Et il a fallu
attendre quelques minutes pour voir les résultats apparaître. Certaines
piqûres provoquaient des gonflements rouges que l’infirmière entourait
au stylo bille. Ayant plus d’une dizaine de réactions positives, on ne
pouvait pas me désensibiliser à tout ce qui me gênait. Le docteur
allergologue a conseillé à ma mère de me faire suivre un traitement de
désensibilisation contre les poussières de maison, autrement dit les
acariens, car c’était l’allergie la plus importante. Chose que j’ai
fait pendant quatre ans.
Il
fallait faire un kilomètre pour aller voir l’infirmière, deux fois par
semaine et la piqûre me provoquait un tel gonflement du bras qu’il
fallait surveiller s’il n’y avait pas de réaction anormale. Mon petit
bras faisait vingt centimètres de tour et il ne fallait pas qu’il gonfle
de plus de cinq centimètres. Alors, Maman surveillait après chaque
piqûre, avec son mètre de couturière l’évolution du gonflement…
J’endurais mes bras douloureux à tour de rôle, sans me plaindre.
J’allais à la gymnastique deux fois par semaine et faisais mes exercices
malgré mes petits bras endoloris et revenais souvent en pleine crise, à
cause de la poussière des tapis de gym.
Aujourd’hui,
je me sens plus forte de ne pas être douillette grâce aux centaines de
piqûres que j’ai eue, grâce aux œdèmes de Quincke, de ne craindre ni le
chaud, ni le froid grâce à ma brûlure.
Je suis presque devenue insensible à la douleur, je contrôle.
Je crois que cela m’a rendue insensible aux sentiments.
Je crois que cela m’a rendue intolérante vis à vis des gens qui se plaignent pour un rien…
Je crois que cela m’a rendue inaccessible.
Je crois que cela m’a rendue tout simplement différente.
Les crises d’œdème ont quand même continué régulièrement pendant toute la durée du traitement et après, jusqu’à l’âge adulte.
J’adorais
mes crises car je subissais une transformation monstrueuse, et les gens
en avaient peur. J’avais une satisfaction morbide de voir que je
pouvais créer la répulsion et le dégoût, être l’extraterrestre, la chose
bizarre… Pendant la crise, il fallait que je me mette nue dans mon lit,
ne supportant plus aucun contact sur ma peau. J’avais remarqué que le
simple contact de ma culotte augmentait le nombre de cloques et de
démangeaison à l’endroit des élastiques. Je restais en boule dans mon
lit, en position fœtale, et je bougeais le moins possible, je faisais
tout mon possible pour ne pas me gratter mais souvent je ne pouvais pas
tenir plus d’un quart d’heure sans y être obligée… Et lorsque la crise
passait enfin, je me regardais dans la glace et je me disais que j’étais
belle quand je dégonflais !
A l’adolescence, j’ai
joué de mes crises. Étant allergique à l’aspirine, il m’arrivait d’en
prendre pour avoir la paix. Je prenais un cachet et hop ! Je tombais
instantanément malade.
Je punissais parfois mes
parents de la sorte pour m’avoir refusé une sortie. Ma respiration
devenait sifflante et mon teint devenait cireux. La douleur que je
ressentais au niveau du ventre était si forte lors les crises que j’ai
réalisé pendant mes trois accouchements que de mettre au monde un enfant
n’a rien de douloureux. Et que la douleur de l’œdème était bien plus
insupportable.
J’ai donc pris
conscience très tôt de la mort sans en avoir jamais eu de définition
exacte. Je n’avais jamais vu personne mourir, personne n’en parlait à la
maison. La télévision n’était pas aussi présente et importante
qu’actuellement et en règle générale, les enfants n’étaient pas
confrontés à cette notion de mort. Le fait de ne plus pouvoir respirer,
de voir les gens effrayés et anxieux autour de moi, lors de mes crises,
m’avait conduite à penser que la mort était un endroit dans lequel je
serai calmée et surtout dans lequel je les emmènerai tous. Une mort
universelle. Il était impossible que je parte toute seule et j’étais
convaincue que ma mort entraînerait la fin du monde.
Je
ne pouvais donc pas mourir sans entraîner ce désastre. Je réfléchissais
sur cette question métaphysique sans poser de question à personne.
J’étais
une enfant curieuse et assez précoce mais malheureusement d’une
timidité maladive, je lisais énormément. Chaque fois que j’entendais
parler des adultes, je me risquais à les questionner mais on me
répondait que les histoires de grands ne concernaient pas les petits.
Alors, je n’ai plus importuné mes parents avec mes questions et je me
suis inventé les réponses qu’il me manquait, n’osant pas, par retenue
demander plus d’explications.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire