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jeudi 26 novembre 2015

La Mort et Moi…

La Mort et Moi…

25 mars 2015, 01:04

Extrait, écrit en 2002,


La Mort et Moi…

Lorsque j’ai eu mon accident domestique à l’âge de deux ans, j’ai survécu malgré l’importance et l’étendue des brûlures. C’est un miracle que mes petits poumons n’aient pas eu de séquelles. La Mort n’a pas voulu de moi. Dieu n’a pas voulu de moi…

J’avais sept ans et je jouais dans le parc qui était au pied de notre immense immeuble. Il y avait là, des balançoires, un grand toboggan à doubles vagues, des poutres en bois, des bacs à sable…Du gazon pour se rouler dedans et quelques arbres pour grimper dessus. Nous avions l’habitude de descendre y jouer avec les copines pendant que nos mamans restaient à papoter, faire du tricot ou de la couture, assises sur un des nombreux bancs qui entouraient le jardin.

Ce jour là, il faisait très chaud, c’était la fin du printemps. Ma maman n’était pas descendue. On avait grimpé dans les arbres, puis on était resté assises sur l’herbe et l’on avait mangé des fleurs de trèfle avec mes copines. On détachait les petits pétales roses, un par un, et on suçait le suc. C’était bon, c’était sucré. Nous avions ensuite joué à cache-cache et alors que je courais, j’avais de plus en plus chaud et une de mes copines a hurlé en me regardant. Je me demandai ce qu’elle pouvait bien avoir et les autres filles ont fait de même, reculant alors que j’avançais vers elles.
« Ta figure… » dit l’une d’entre elles.

J’ai arrêté de courir et ma peau me démangeait. Je sentais mon visage comme figé et légèrement douloureux. J’étais un peu essoufflée mais je pensais que j’avais trop couru, mais je n’arrivais pas à retrouver un souffle normal. J’ai traversé le jardin en pleurant car je ne comprenais pas ce qui m’arrivait, j’ai suivi le long trottoir et suis entrée dans l’immeuble par les grosses portes tambours. J’ai pris l’ascenseur toute seule et je n’ai rencontré personne en chemin. Arrivé en haut, je frappe à la porte car Maman fermait toujours à clefs et je respirais de plus en plus mal comme si mon nez était complètement bouché. Il coulait un liquide brunâtre de mes narines et j’avais un drôle de goût dans la bouche, j’avais la sensation d’avoir les lèvres et la langue sèches et mes mains étaient pleines de cloques jaunâtres, mes bras aussi, mes jambes aussi. Mon ventre me faisait mal et j’avais envie de vomir. Le temps que Maman arrive à la porte, je m’étouffais et lorsqu’elle a ouvert, elle m’a regardé en hurlant « Mon dieu ! Qu’est-ce que tu as ? »

J’ai couru jusqu’au miroir, j’ai vu mon reflet monstrueux, mes yeux étaient tellement gonflés que les paupières étaient pratiquement closes, mes oreilles ressemblaient à des saucisses, rouges et épaisses, mes lèvres touchaient mon nez et mon nez semblait étiré jusqu’au milieu des joues. Ce ne pouvait pas être moi dans la glace. J’ai hurlé… Tout est devenu bleu et ouaté, enveloppant et lumineux, les sons se sont fait de plus en plus sourds et je me suis évanouie…

Lorsque j’ai repris connaissance, j’étais en chemise de nuit dans mon lit et le docteur était là, il m’a fait une piqûre. Je me souviens qu’il a dit pour me faire rire « Salut, crapaud ! »
Je continuais à me gratter et à pleurer car j’avais très mal et je disais à Maman que je voulais mourir pour ne plus avoir mal au ventre. Et je suis redevenue normale au bout de trois ou quatre
heures. Aucune marque visible sur la peau, le visage à peine bouffi.
Je souffrais d’œdème de Quincke, une manifestation allergique se caractérisant par une urticaire géante. Il faudrait maintenant en trouver les causes. Les crises se sont répétées régulièrement, lorsque je revenais de la salle de gymnastique, lorsqu’il faisait trop chaud ou lorsque je mangeais certains aliments.

J’ai eu tellement de crises que je « sentais » quand une nouvelle arrivait. J’avais chaud derrière les oreilles et mon cou me démangeait, cinq minutes après j’étais défigurée. Le fait de prendre immédiatement le remède n’arrêtait pas la crise et celle-ci se développait à chaque fois avec plus ou moins d’intensité. J’avais la sensation à chaque fois que j’allais mourir et que le médicament ne serait pas efficace, et puis au moment où je ne pouvais presque plus respirer, un soupçon de souffle revenait, calmant mes tremblements. J’étais petite et maigrelette et je sortais de ma crise encore plus forte, d’avoir senti la Mort une seconde à mes côtés. Et je l’avais vaincue, elle était partie, je lui avais fait peur…

J’avais souvent des crises le dimanche, le samedi ou le jeudi (à l’époque, c’était le repos hebdomadaire), et donc mes crises m’ont éloignée de mes copines. La vie est bien faite, je n’ai jamais loupé une journée d’école.
J’ai subi des tests d’allergie à l’hôpital et je me souviens des quarante piqûres sous cutanées. Au début, je trouvais ça assez marrant, l’infirmière me piquait et me mettait un bout de sparadrap à côté avec le nom de la bestiole, de la plante ou du médicament, marqués dessus. Mes petits bras comportaient deux rangées de piqûres, que j’avais supporté sans verser une seule larme en regardant avec attention les petites aiguilles se glisser sous ma peau. Je me rappelle la fascination que j’avais à ce moment là de penser que je ne montrerai à personne que je pouvais être une petite fille sensible. Je ne disais rien et de temps en temps, mon petit biceps se contractait nerveusement, involontairement. Mon biceps avait mal, mais pas moi. Je me contrôlais et ne loupais pas une seule seconde des gestes de l’infirmière qui prenait méthodiquement chaque produit. Et il a fallu attendre quelques minutes pour voir les résultats apparaître. Certaines piqûres provoquaient des gonflements rouges que l’infirmière entourait au stylo bille. Ayant plus d’une dizaine de réactions positives, on ne pouvait pas me désensibiliser à tout ce qui me gênait. Le docteur allergologue a conseillé à ma mère de me faire suivre un traitement de désensibilisation contre les poussières de maison, autrement dit les acariens, car c’était l’allergie la plus importante. Chose que j’ai fait pendant quatre ans.

Il fallait faire un kilomètre pour aller voir l’infirmière, deux fois par semaine et la piqûre me provoquait un tel gonflement du bras qu’il fallait surveiller s’il n’y avait pas de réaction anormale. Mon petit bras faisait vingt centimètres de tour et il ne fallait pas qu’il gonfle de plus de cinq centimètres. Alors, Maman surveillait après chaque piqûre, avec son mètre de couturière l’évolution du gonflement… J’endurais mes bras douloureux à tour de rôle, sans me plaindre. J’allais à la gymnastique deux fois par semaine et faisais mes exercices malgré mes petits bras endoloris et revenais souvent en pleine crise, à cause de la poussière des tapis de gym.


Aujourd’hui, je me sens plus forte de ne pas être douillette grâce aux centaines de piqûres que j’ai eue, grâce aux œdèmes de Quincke, de ne craindre ni le chaud, ni le froid grâce à ma brûlure.

Je suis presque devenue insensible à la douleur, je contrôle.
Je crois que cela m’a rendue insensible aux sentiments.
Je crois que cela m’a rendue intolérante vis à vis des gens qui se plaignent pour un rien…
Je crois que cela m’a rendue inaccessible.
Je crois que cela m’a rendue tout simplement différente.

Les crises d’œdème ont quand même continué régulièrement pendant toute la durée du traitement et après, jusqu’à l’âge adulte.
J’adorais mes crises car je subissais une transformation monstrueuse, et les gens en avaient peur. J’avais une satisfaction morbide de voir que je pouvais créer la répulsion et le dégoût, être l’extraterrestre, la chose bizarre… Pendant la crise, il fallait que je me mette nue dans mon lit, ne supportant plus aucun contact sur ma peau. J’avais remarqué que le simple contact de ma culotte augmentait le nombre de cloques et de démangeaison à l’endroit des élastiques. Je restais en boule dans mon lit, en position fœtale, et je bougeais le moins possible, je faisais tout mon possible pour ne pas me gratter mais souvent je ne pouvais pas tenir plus d’un quart d’heure sans y être obligée… Et lorsque la crise passait enfin, je me regardais dans la glace et je me disais que j’étais belle quand je dégonflais !
A l’adolescence, j’ai joué de mes crises. Étant allergique à l’aspirine, il m’arrivait d’en prendre pour avoir la paix. Je prenais un cachet et hop ! Je tombais instantanément malade.
Je punissais parfois mes parents de la sorte pour m’avoir refusé une sortie. Ma respiration devenait sifflante et mon teint devenait cireux. La douleur que je ressentais au niveau du ventre était si forte lors les crises que j’ai réalisé pendant mes trois accouchements que de mettre au monde un enfant n’a rien de douloureux. Et que la douleur de l’œdème était bien plus insupportable.

J’ai donc pris conscience très tôt de la mort sans en avoir jamais eu de définition exacte. Je n’avais jamais vu personne mourir, personne n’en parlait à la maison. La télévision n’était pas aussi présente et importante qu’actuellement et en règle générale, les enfants n’étaient pas confrontés à cette notion de mort. Le fait de ne plus pouvoir respirer, de voir les gens effrayés et anxieux autour de moi, lors de mes crises, m’avait conduite à penser que la mort était un endroit dans lequel je serai calmée et surtout dans lequel je les emmènerai tous. Une mort universelle. Il était impossible que je parte toute seule et j’étais convaincue que ma mort entraînerait la fin du monde.
Je ne pouvais donc pas mourir sans entraîner ce désastre. Je réfléchissais sur cette question métaphysique sans poser de question à personne.
J’étais une enfant curieuse et assez précoce mais malheureusement d’une timidité maladive, je lisais énormément. Chaque fois que j’entendais parler des adultes, je me risquais à les questionner mais on me répondait que les histoires de grands ne concernaient pas les petits. Alors, je n’ai plus importuné mes parents avec mes questions et je me suis inventé les réponses qu’il me manquait, n’osant pas, par retenue demander plus d’explications.

C’est comme ça que je me suis imaginée immortelle…

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