Le chant de la sirène...
Histoire vraie... ou presque... (conte écrit en 2005)
Que
représente un lit ? La douce rivière qui coule, me laissant doucement
emporter dans son onde, loin, loin, au loin, jusqu'à toucher le fond...
Me laisser couler et puis me reposer, lentement dériver pour atteindre
la paix...
Je m'imaginais, déjà, là tout au fond.
N'ayant pour seule compagnie, que les bulles des poissons, des algues dans les cheveux, et des larmes à jamais figées dans la tiédeur de l’eau douce. Ne pouvant les distinguer que par leur teneur en sel... Un sel qui jamais ne séchera sur ma peau qui se gorgera de plus en plus d’eau. Me fondant dans la nature pour toujours.
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Mais que s’est-il donc passé ? Le courant m’a emportée plus loin.
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Le fond n’a pas voulu de cette contre-nature qui aurait fait tache dans un paysage idyllique. Alors le flot m’a emmenée, loin, plus loin, encore plus loin … Puis, échouée sur une grève, dans l’impossibilité de me lever puis de reprendre à contre-courant le cours du lit qui m’avait déposée là, comme un paquet trop lourd pour lui.
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Qu’aurais-je pu faire ? Même le fond du lit n’avait pas voulu me garder. Sans pieds, mes métatarses soudés, mes tibias, mes péronés, mes fémurs ne faisant plus qu’un. Je ne pouvais plus marcher.
Je ne pourrai désormais plus marcher. Tout ça pour avoir voulu goûter le fond du lit. La sirène avait eu raison de moi… C'est à cette occasion que j’ai découvert que la vie était rude, que la vie était dure, que dure la vie et que durent les pleurs. Y croyez-vous à la sirène ? Y crois-tu à la sirène ? Y croient-ils à la sirène ? Le monde d’aujourd’hui ne croit que ce qu’il voit. Et les sirènes n’existent plus ! Serait-ce une légende ? Un mythe ? Une invention ? Détrompez-vous, mesdames et messieurs, damoiselles et damoiseaux ! Cette malédiction qui sommeille chez certaines femmes, existe encore, de nos jours.
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La sirène ! C’est la sirène !
Je vais vous raconter...
Elle
avait sournoisement pris possession de mon corps. Elle le sentait, la
sirène, que j’étais vulnérable. Et elle a voulu me donner sa force. Ma
peau brûlée et abîmée trop tôt ne me protégeait plus des microbes.
L’Esprit de la sirène est venu sur mon petit lit, cette nuit-là à
l’hôpital. Il a vu mon petit corps meurtri, les lambeaux de peau qui se
détachaient, les sangles qui me retenaient afin que je n’écorche pas
plus ce qu’il restait de moi.
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Avais-je le choix ?
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Mourir déjà et être
libérée du poids de la vie, dure, si dure, si rude et qui dure ! Ou être
vivante et être prisonnière de ce corps sublime qui ne vous appartient
pas vraiment mais qui vous portera dans l’espoir que la vie ne sera plus
jamais cruelle avec vous. Qu’auriez-vous fait à ma place ? L’esprit de
la sirène était impatient de savoir ce que j’allais répondre. « Choisis-moi ! Choisis-moi ! Choisis-moi ! … »
chantait-il. Mais j’étais encore un bébé ! Personne ne m’a dit qu’il ne
fallait pas choisir cette option. J’avais mal, si mal, les sangles
brûlaient mes poignets. Je ne pouvais pas me retourner. Mon dos brûlait
plus encore. Je sentais des picotements, des tiraillements, des piqûres
vives et douloureuses qui semblaient transpercer mon thorax de mille
épées d’airain. Tous les soirs, je souffrais, puis épuisée je
m’endormais. Tous les matins, la souffrance était là, de nouveau. Ma
peau se raidissait et ne semblait plus élastique, elle tirait vers la
nuque, elle tirait vers les reins, elle tirait plus à droite qu’à
gauche, puis plus à gauche qu’à droite, puis vers le haut, puis vers le
bas, elle se rétractait, elle suintait, elle pelait. De gros lambeaux
partaient, emportant avec eux mon petit corps d’enfant...
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Mes parents priaient, priaient, priaient, à chaque minute, ils priaient.
Que
croyaient-ils ? Mais à qui croyaient-ils ? Que pensaient-ils ? Que leur
enfant sortirait indemne alors que le quart du corps était brûlé ? Ils
ne savaient pas si quelqu’un entendrait leurs prières, mais peu importe.
Ils avaient l’espoir que quelqu’un leur viendrait en aide pour me
sauver. Quelle catastrophe de voir son propre enfant convulser à près de
44 degrés, l’hyperthermie aurait raison de leur inattention passagère.
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Savaient-ils
quel Dieu leur viendrait en aide ? Ils pensaient que oui ...
Étaient-ils assez croyants ? Ils pensaient que oui ... Sans doute pas
assez... L’Esprit de la sirène a entendu leurs plaintes. Les hurlements
stridents d’une mère avaient été plus forts que toutes leurs prières
réunies. La nature avait un droit sur leur enfant. Aucun Dieu...
Seulement la Nature !... Et chaque soir, l’Esprit de la sirène revenait
me voir.
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Ça s’est passé comme ça … Mais ne pas souffrir est-il plus important que d’être heureuse ?
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Alors, n’en pouvant plus d’être à ce point si seule, mon cœur aimant ne trouvant l’âme sœur, je me suis torturée en pensée. Je voulais me faire mal mais n’arrivais pas à ressentir cette douleur physique qui m’aurait pourtant apaisée.
Durant de longues années, j’ai cherché, j’ai erré, j’ai cru voir le Bonheur au travers des gens qui m’aimaient. Eux, ils m’aimaient, sincèrement, ils m’aimaient. Mais moi, mais moi, mais moi… J’étais incapable de ressentir leur bonheur, impuissante, pas question de savourer quelque émoi bien que je voulais y croire. Je me demandais toujours au fond de mon cœur, ce qui faisait que j’étais si triste. Alors que le bonheur qui rendait heureux les gens était visible, compréhensible, palpable, puisque je le percevais chez eux …
Mais … mon cœur restait vide de tout rendu amoureux. Je ressentais l’amour si fort quand j’aimais, j’aimais, j’aimais de toute mon âme ! Pourquoi mes sentiments demeuraient-ils ainsi, entre deux airs, entre deux eaux, entre deux nuages, entre deux rideaux de fumée ? Pourquoi mon amour n’atteignait-il jamais le cœur de mon aimé ? Je ne pouvais désormais plus vivre sans l’acceptation de mon amour ou devais-je encore vivre sans l'acceptation de mon amour ?
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Alors, j’ai abandonné mon lit ne pouvant partager les sentiments de quelqu’un qui m’aime, puisque moi, je n’aime pas...
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J’ai
attendu de trouver celui qui serait pour moi, l’incarnation de mes
attentes… Qu’il soit compréhensif, et qu’il me libère du vide qui me
remplissait. C’est tellement compliqué, de décrire le vide qui remplit.
Car en réalité, c'est un paradoxe, un non sens, une aberration... Comme
moi... Cela ne veut rien dire ! Quand c’est vide, c’est vide ! Et si
c’est rempli, c’est plein ! Jamais on ne parle d’un plein de vide, ni
même d’un vide de plein ! … Qu’est-ce à dire ? … Sans doute,
ressentais-je le vide et que je voulais le remplir. Ce serait la bonne
explication.
Qu’il vienne remplir mon vide !J’ai choisi
l’homme le plus vide de tous. Pas de famille, pas d’amis, pas de
plaisir, pas de loisirs, pas de femme, pas de maison, pas de pas, pas
de rien, rien du tout et tout à deux pas. Mais que s’est-il passé ? Je
ne sais pas. Impossible de combler mon vide avec son vide, nous étions
encore plus vides, chacun essayant de remplir son propre vide sans
s’occuper du vide de l’autre.
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Ce jour-là, j’ai enfin compris, que j’avais quitté mon lit et qu’il n’avait point de lit pour moi…
Alors, j’ai sauté dans le lit de la rivière !
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Après cette digression, je vous ramène au tout début de l’histoire.
Échouée,
là, sur la grève dans l’impossibilité de marcher, j’ai compris ce qui
m’étais arrivé, comment cela était arrivé, c’est ce que je vous ai
conté. La malédiction de la sirène. La Sirène...
Comment j’allais m’en sortir maintenant… Enfin…
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Si j’avais su, je n’aurais pas écouté le chant de l’Esprit de la sirène « Choisis-moi ! Choisis-moi ! Choisis-moi ! … »
disait-il, lorsque j’étais enfant. Je ne me suis rappelé cette
histoire que parce que je suis aujourd’hui une sirène ! Jamais cette
histoire ne serait remontée à la surface si je n’avais pas cherché à
trouver le Bonheur. Je serais morte comme tous les humains, morte et
enterrée, morte de vieillesse bien sûr ! Comme toute sirène, quelque
chose nous pousse à trouver l’amour, bien que l’on ait le sentiment que
cela soit inaccessible. Et puis, j’ai sauté dans le lit de la rivière
pour m’y noyer et mourir… Je ne savais pas que je ne pouvais pas me
noyer et que je ne pouvais donc pas mourir ! Cela ne cessera-t-il donc
jamais ? Je n’ai pas droit au bonheur et de surcroît je n’ai pas droit à
la mort !
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Je réalisais enfin que je m’étais transformée, métamorphosée en voulant mettre fin à mes jours plein de vide. Je n’avais donc plus de jambes. Mes écailles brillaient au soleil et ma peau scintillait de mille paillettes, mes cheveux avaient magiquement poussé jusqu’aux mollets.
Les mollets ? Les mollets !
Il me semblait encore les sentir mais non, plus de mollets, simplement une belle queue de poisson , argentée et dorée, rehaussée de vert-turquoise. Des cheveux d’une douceur infinie, même pas emmêlés, de la soie pure ! Le plus drôle c’est que je ne sentais même pas le poisson ! Et bien me croirez-vous si je vous dis que je n’étais même plus triste de ne jamais connaître le bonheur ? Je ne ressentais plus ce vide.
J’étais seule absolument seule, personne sur la grève, personne sur l’eau, personne ailleurs…
Que moi et ma belle queue frétillante …
Je n’étais qu’à quelques mètres de la mer et il fallait que je rampe pour atteindre l’eau.
Je n’étais pas heureuse … Je n’étais pas malheureuse …
Je n’avais plus d’envie, plus de désirs, plus de
vide à remplir. Je savais que j’étais face à mon destin… Je ne savais
pas encore comment arriver à cette mer qui me faisait face parce que je
n’arrivais pas à ramper. Cela aurait été trop simple, je réagissais
encore en humaine. Penser que croire c’est pouvoir, et bien non ! Je
croyais qu’il suffirait de ramper mais je ne le pouvais pas, bloquée,
figée, lourde comme une malle pleine de secrets… C’est physique, ma
queue n’agitait que la nageoire caudale, malgré mon énorme concentration
mais rien à faire, je ne pouvais me retourner, je semblais peser une
tonne.
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Après
mille efforts, mes larmes se mirent à couler, comme ça, toutes seules,
elles coulaient, elles pleuvaient, elles inondaient, mouillaient mes
joues, mouillaient mes cheveux qui dégoulinaient sur ma mignonne petite
poitrine de sirène, mouillaient ma queue qui frétillait de plus belle,
mouillaient, mouillaient, mouillaient …Emportant tout le sel de mon
corps vers la mer … Et puis, sans savoir pourquoi, un sanglot arriva,
ouvrant ma bouche malgré moi et un long cri strident sortit, aigu, très
aigu, à vous percer les tympans, à vous rendre fou, plaintif, vibrant
puis modulé et enfin harmonieux quoique entêtant, ensorcelant,
inoubliable… J’avais chanté le chant de la Sirène. Mes larmes
transformées en torrent me firent glisser vers la mer où je pleure
désormais chaque jour mon Bonheur.
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Maintenant savez-vous pourquoi, l’eau des mers et des océans est si riche en sel ?
Je
sais que vous m’avez bien lue et si vous pensez que c’est grâce aux
Sirènes, vous avez peut-être raison, mais ne le racontez pas trop … On
ne vous croirait pas !
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